AD VITAM INTERNET

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Un an. Il y a un an, j’ai pris mon courage à deux mains et contacté Marie pour lui demander son aide et propulser le blog vers le niveau supérieur. Après une quinzaine d’années de journal extime sur la Toile, j’ai songé aux 15 autres qui allaient probablement suivre, constatant qu’il était plus que temps d’investir dans une maison virtuelle dans laquelle je me sentirais bien et prête à accueillir la masse de contenu dont j’allais l’abreuver.

Il y a un an, j’avais de très grands projets pour le blog. Une douzaine de mois plus tard, je ne veux plus en entendre parler. Je me demande à quel point un être humain peut changer radicalement à ce point en l’espace de quelques mois.

Il y a cette tradition du nouvel an dont Léa parle dernièrement sur son blog d’apposer un mot symbolique qui résumerait l’année à venir. De mon côté, je me prête toujours à ce petit exercice, mais sur la précédente.Je crois qu’on peut dire que dans mon cas l’année 2015 a été celle de la « lucidité ». Je ne sais pas trop comment celle-ci est venue sonner à ma porte, cela fait plusieurs jours que j’essaie pourtant de retracer sa naissance sans pour autant arriver à lui donner une origine nette et claire.

Il y a d’abord eu cette fameuse journée qui date d’il y a déjà quelques mois, où seule à la maison, le wi-fi a complètement disparu de l’appartement. Trop fainéante et gênée pour appeler l’aide technique, j’ai passé la soirée à tourner comme un lion en cage, anéantie, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire pour occuper mon temps, alors qu’on m’avait ôté sans crier gare mon activité principale.

Le premier soir a été  une abomination, les jours qui suivirent furent une révélation. J’ai fini par regarder des dvds qui traînaient sans exagération aucune depuis une décennie sur mes étagères, j’ai lu plusieurs livres, j’ai rangé beaucoup de choses, et je me suis surprise à penser que cette coupure inopinée devrait se produire sans doute plus souvent, époustouflée par toutes ces choses concrètes que j’avais accomplies avec plaisir alors que je les considérais pourtant comme des tâches insurmontables et ingrates au quotidien, toutes ces choses que je me lamentais de ne pas avoir le temps de faire qui avaient finalement réussi à trouver leur timing dans un agenda dénué brutalement de sa chronophagie virtuelle.

Quelques jours plus tard internet est revenu et son lavage de cerveau avec, mais je me suis surprise à penser plus fréquemment que je ne l’aurais cru que je devrais m’interdire un accès au Web une semaine sur deux pour voir à quoi ressemblerait mon existence coupée de cet outil et ce qu’il se passerait, persuadée sans même avoir essayé qu’il n’en découlerait probablement que des bonnes choses et que j’en tirerais des bénéfices multiples.

Le fossé s’est creusé quand j’ai commencé à observer que peu de personnes partageaient mes inquiétudes, ou que celles qui le faisaient pétaient littéralement les plombs. Je crois qu’une deuxième vague de lucidité m’a frappée quand l’une d’entre elle, à l’autre bout de la planète a posté cette vidéo où nous pleurions toutes les deux sans pouvoir nous arrêter, me répétant sans arrêt des mots que personne ne m’avaient pourtant jamais adressés et qui ont été une des plus grandes gifles de cette année:  » YOU ARE NOT A FOLLOWER. » « DON’T LET YOUR LIFE BE DEFINED BY NUMBERS. » Deux choses qui ont pourtant été les maîtres maux de mon existence depuis que je tiens ce blog et qui ont creusé progressivement mon profond mal-être et le début de ma tombe.

What is the Matrix? Control. The Matrix is a computer-generated dream world built to keep us under control in order to change a human being into this:

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Ce blog, dont j’ai toujours vanté les mérites et qui en bien des points a été une pure bénédiction, m’apparaît pourtant aujourd’hui comme une fraude monumentale que j’ai entretenue avec soin depuis des années. Je me suis parfaitement appliquée à tenter de me et de vous persuader que j’avais une vie pleine, riche, et débordante d’activités, récoltant toujours plus de preuves de ma présence en certains endroits dans l’espoir de me convaincre et convaincre le plus de monde possible par la même occasion que je m’occupais bien, que je valais le coup, que je ne gaspillais pas mon temps imparti sur la planète et que je servais à quelque chose, plus emballée à l’idée de partager ce que j’avais vécu que de le vivre réellement dans l’optique de récolter vos approbations.

Il y a ce syndrome de l’imposteur sur internet qui fait vrombir les claviers ces derniers temps, et beaucoup tentent aussi bien que mal de défendre la légitimité de ce ressenti grandissant chez les internautes en qualifiant sa présence de normale et saine, une défense peu crédible et des articles qui pullulent sur la démarche positive de passer sa vie derrière un écran alors que le sentiment de culpabilité est présent et croissant dans vos tripes pour la simple et unique raison que vous êtes tout simplement coupables et que vous prenez petit à petit pleinement conscience que vous êtes en train d’alimenter quelque chose de néfaste dans votre existence, un alter ego faux et impalpable que vous essayez par tous les moyens de rendre intéressant à défaut, sans doute, de l’être réellement.

La photographie a été ma meilleure alliée dans ma démarche, emmenant mon boîtier à tout va pour graver dans la pierre mes agissements, pour donner de la consistance à mes récits, pour me convaincre par dessus-tout qu’au-delà du simple vécu il y avait également une démarche créatrice, démarche qui me permettrait de m’élever. La seule chose qui s’est élevée ne fut que mon immense vanité et la taille de mon ego, et mon incapacité à vivre quoi que ce soit sans être derrière un écran.

Je me souviens d’un évènement il y a quelques années, de ce concert de copains dans un squat qui allait être particulièrement intéressant et que j’étais prête à mitrailler dans tous les sens. Je me suis rendue compte sur place en checkant mon appareil photo que j’avais oublié ma carte mémoire et dans ma tête c’est devenu l’apocalypse. Je me suis lamentée pendant une bonne partie de la soirée, songeant à faire l’aller-retour, à débourser 50 euros que je n’avais pas pour aller vite m’en acheter une nouvelle, j’ai maugréé pendant une bonne heure sur ma bêtise, incapable de digérer et surpasser cet oubli, anéantie par la simple perspective de ne pas pouvoir avoir de trace d’à quel point la nuit allait être cool.

Ce fût pourtant l’une des plus belles soirées de cette année-là, un des squatteurs du bâtiment a sorti une toile et tout un jeu de peinture lors de la représentation, peignant frénétiquement le concert sur lequel nous étions en train d’headbanger. Je suis allée la lui acheter à la fin du set, j’ai vu dans ses yeux que cela lui brisait le coeur de s’en débarrasser mais qu’il avait aussi cruellement besoin d’argent, et alors qu’il me signait son oeuvre très abstraite, tout le groupe qui nous accompagnait s’est ouvertement moqué de moi d’avoir déboursé 20 euros pour une « telle bouse » alors que j’avais un sourire jusqu’aux oreilles de ramener un souvenir aussi étonnant que curieux chez moi qui ne ressemblait en rien à n’importe quelle photo granuleuse pourrie que j’aurais pu prendre ce soir-là.

 

On se perd dans les méandres des accessoires inutiles
Le prolongement de nos mains, c’est notre téléphone tactile
Des cyborgs 2.0 qui attendent la mise à jour
Y’a une appli pour tout, même pour crier au secours

Plus récemment, une photographe que je suivais depuis peu réalisant de très belles photos de concerts a publié ce post expliquant que sa soirée avait été complètement ruinée parce que son appareil photo l’avait lâchée au concert de Ghost auquel elle assistait, expliquant presque fièrement qu’elle avait été incapable de profiter du set à cause de cet incident qui avait détruit toute notion de plaisir envisageable. Alors que je me désabonnais de son feed, je n’ai ressenti rien d’autre qu’une immense et insurmontable pitié et je me suis juré de ne plus jamais ressembler à ça et de ne plus me mettre dans une quelconque situation qui me ferait ressentir quelque chose de similaire à son discours, que ce soit de près ou de loin.

J’ai arrêté la photo depuis plusieurs mois et je ne pensais pas que cela me soulagerait à ce point. Le boulet que je me suis ôté du pied est énorme et je ressens un sentiment de liberté immense. Je ne suis pas le genre de personne à penser dorénavant « que ne pas prendre de photo du moment équivaut à le vivre réellement », mais j’ai certainement constaté que cela permettait de changer de point de vue. N’étant plus photographe, j’ai observé les photographes, et je les ai tous haï. J’ai détesté cette fille au concert de Chve qui a réclamé ma place au premier rang, me brandissant son appareil sour le nez telle une arme, comme si c’était une raison légitime pour que je lui cède ma position idéale, détruisant avec les claquements de son boîtier merdique l’ensorcellement dans lequel m’avait plongé Colin van Eeckoudht avant qu’elle ne fasse son apparition.

J’ai compris tous les messages haineux sur la page du Nidrosian adressés aux trois rangées consécutives de photographes qui se trouvaient à ce festival de black metal, les qualifiant de vermine de la pire espèce. J’ai percuté que dorénavant je ne voulais en aucun cas être associée à ce ballet parfaitement ridicule, tous en file les uns à côté des autres prenant exactement les mêmes clichés, branlant leur ego, plus concernés par les like qui découleraient de la photo que la qualité de celle-ci en elle-même.

So as the Internet grows in the next 10, 15 years… and virtual reality pornography becomes a reality, we’re gonna have to develop some real machinery inside our guts… to turn off pure, unalloyed pleasure. Or, I don’t know about you, I’m gonna have to leave the planet. ‘Cause the technology is just gonna get better and better. And it’s gonna get easier and easier and more and more convenient, and more and more pleasurable, to sit alone with images on a screen… given to us by people who do not love us but want our money. And that’s fine in low doses, but if it’s the basic main staple of your diet, you’re gonna die.
In a meaningful way, you’re going to die.

-The end of the tour (2015)

J’ai arrêté la photographie et réduit massivement ma consommation virtuelle, et je suis libre. Libre de ne pas devoir me trouver jolie et de ne pas persuader mes proches de prendre une image de moi avantageuse à mettre ici, vous hurlant que je suis encore là, que j’existe. Libre d’aller dans des caves bruyantes avec rien d’autre que mon perfecto en cuir. Libre de m’endormir sans ne devoir recharger rien d’autre que mon corps et mon esprit. Libre de ne pas devoir plaire. Libre de tomber sur des trésors et de ne pas devoir  les partager. Libre d’assister à une foule d’évènements dont personne n’aura jamais conscience sinon moi-même. Libre de vivre sincèrement, sans me soucier du public.

J’ai arrêté de bloguer, aussi. J’ai pensé que ça me manquerait immédiatement, que je serais une junkie. Je n’en ai pas cru mes propres journées quand j’ai constaté que je m’adaptais à ce nouveau rythme avec simplicité, me découvrant soudainement tout un tas de passions que je ne me connaissais pas et que je n’aurais jamais imaginées. Percutant également que les pensées n’avaient pas moins d’impact de ne plus du tout être exposées, mais qu’elles se manifestaient de bien étranges manières lorsqu’elles avaient besoin d’un nouveau domaine créatif dans lesquelles à présent se canaliser.

J’aurais aimé revenir en vous annonçant que c’était reparti pour un tour, mais comme je vous l’ai dit, c’est l’année de la lucidité. Je tenais cependant à finaliser correctement cet espace pour ne pas laisser de place à l’incertitude et vous confirmer que la pause va finalement laisser place à une rupture. Internet et moi au fond, on était un peu comme un très vieux couple, tous les petits détails exaspérants ont finalement pris le pas sur l’aspect réconfortant. On fait alors des breaks en espérant que la flamme revienne, en sachant pourtant au fond de soi que c’est mort. Quand vient l’heure de se séparer, c’est littéralement la fin du monde, mais on finit par se rendre compte qu’il y a de la vie à l’extérieur et qu’une fois la zone de confort brisée, des univers inimaginables sont soudainement à votre portée, et on se mord les doigts de ne pas avoir agit plus tôt. Le blog ne disparaît cependant pas, je ne me lasse pas de plonger dans l’univers incroyable que Marie a su retranscrire ici même si je m’excuse de tout coeur ne pas en faire meilleur usage, et je sais que quelques-uns prennent parfois plaisir, comme moi, à explorer de temps en temps les vestiges de l’abandon, en urbexeurs invisibles.

Mes aspirations d’accomplissement s’arrêtent donc probablement ici. Les habitudes d’hier ne sont plus celles de demain, et les habitudes de demain seront peut-être celles d’hier. On ne sait jamais, je reviendrai peut-être l’année prochaine la queue entre les jambes en disant que 2016 était l’année du « manque » ou du « regret ». On ne sait jamais. Cependant j’irai.

Actually, watching television and surfing the Internet are really excellent practice for being dead. – Chuck Palahniuk